Dans une interview pour Al Jazeera, le politicien tunisien rejette les critiques et parle de sa plainte contre Robert Fisk
Doha, Qatar - Rached Ghannouchi fut le premier membre influent du mouvement islamiste qui émergeât au 20è siècle et qui considère que la démocratie et la gouvernance islamique étaient compatibles.
Depuis l’exil de Rached Ghannouchi au Royaume-Uni, les écrits du politicien tunisien sur le pluralisme politique des 2 dernières décennies eurent une grande influence sur les Frères Musulmans en Egypte et d’autres mouvements similaires du monde musulman. Ghannouchi a co-fondé Ennahda en 1981. Il a été réélu comme leader du mouvement lors de son congrès de Juillet, devant des adversaires plus conservateurs et en rejetant « l’extrémisme ».
Durant ces derniers mois, Ennahda fut la cible de maintes attaques lui reprochant son manque d’engagement quant à la liberté d’expression et ses intentions de domination de la vie politique du pays, ainsi que ses relations souvent ambivalentes avec les activistes Salafistes dont la violence ne cesse d’augmenter. Même le président Moncef Marzouki, dont le parti Congrès Pour la République a été un des partis séculiers qui s’était alliés à Ennahdha, a récemment comparé les pratiques du mouvement islamiste à celles utilisées par le président déchu Zine El Abidine Ben Ali.
Ghannouchi était à Doha pour une conférence organisée par Al Jazeera sur « islamistes et révolutions arabes « challenges pour la transition démocratique et rebâtir l’État », où il faisait la promotion de son dernier livre. Yasmine Ryan d’Al Jazeera s’est entretenue avec le leader islamiste au sujet de l’engagement de [son] parti pour le pluralisme politique et les droits de l’homme qui sont actuellement mis à l’épreuve par sa puissance politique.
Yasmine Ryan: Presqu’un an après les élections ayant permis à Ennahdha d’être au pouvoir, comment évaluez- vous les avancées de votre parti ?
Rached Ghannouchi: Au nom d’Allah, que la bénédiction et la paix soit sur le messager d’Allah. Avec le temps, nous nous sentons plus confiants, nous avons gagné en expérience. Nous gérons des problèmes en étant plus confiants, nous continuons à surmonter de graves problèmes. La Troïka [la coalition au pouvoir entre Ennahdha et deux partis séculiers de centre gauche] est restée intacte durant cette période et c’est une tâche difficile au sein d’un gouvernement de coalition. Nous faisons des progrès dans la résolution de problèmes tout en coopérant avec d’autres partis, et nous pensons le futur plus prometteur.
YR: Vous étiez un des premiers à penser que l’Islam politique était compatible avec la démocratie. Maintenant que vous mettez ces idées en pratique, rencontrez-vous des contradictions ou des défis?
RG : Aujourd’hui j’ai dédicacé mon livre, « Démocratie et Droits de l’Homme en Islam » que j’avais écrit avant la révolution. Mes idées et convictions n’étaient pas opportunistes mais bel et bien mes sentiments les plus sincères. Pendant plus d’un quart de siècle, j’ai continué d’affirmer que démocratie et Islam sont parties intégrantes l’une de l’autre (?) et non des principes conflictuels. Démocratie et Islam se nourrissent l’un l’autre. Ils [démocratie et Islam] forment un couple intime et ami. Par conséquent, nous, islamistes, ne sommes confrontés à aucune difficulté ou tabou religieux lorsque nous préconisons une démocratie islamique.
YR: Dans votre discours, vous avez insisté sur la nécessité pour les islamistes de chercher des alliés chez la gauche et les partis laïques. Mais la Troïka est de plus en plus tendue, et même Marzouki, l’un de vos plus proches alliés, a récemment déclaré qu’ Ennahdha tente de dominer la vie politique tunisienne de la même manière que l’avait fait le RCD. Pensez-vous qu’il ya du vrai dans ce qu’il a affirmé?
RG: Dr Marzouki est notre président. Il a critiqué Ennahdha, cependant dans le même discours, il a réaffirmé son alliance avec Ennahdha et son engagement au sein de la coalition. Si l’on devait recommencer ce processus, il se serait engagé dans cette alliance parce qu’il voit celle-ci comme une alliance stratégique entre islamistes modérés et laïques modérés. Les gens se critiquent les uns les autres, c’est normal. Nous avons considéré ces critiques inappropriées, et que ses critiques étaient injustifiées. Des alliés ont cependant le droit de se critiquer mutuellement.
Les salafistes font partie du peuple tunisien, jouissent des mêmes droits et ont les mêmes devoirs. Ils ont le droit d’exprimer leurs opinions(…)
YR: Lorsque je vous ai interviewé en Mars l’année dernière, vous aviez dit que Ennahdha ne modifierait pas le statut juridique des femmes en Tunisie. Vous aviez dit que vous laissiez le Code du statut personnel de 1956 comme il était. Pourtant, en août de cette année, Ennahdha a proposé des changements constitutionnels controversés qui rendent les femmes «complémentaire» aux hommes. Cette formulation vague n’ouvre-t-elle pas la porte à l’érosion des droits de la femme? N’êtes vous pas revenu sur votre promesse?
Ce sont là nos principes permanents et immuables, le fait qu’il n’y aura aucun changement sur ce point [les droits de la femme]. Le sens d’ intégration n’entre pas en conflit avec celui d’égalité, car ils sont le reflet de l’égalité. L’intégration signifie que les femmes sont complémentaires des hommes et vice versa. Parce qu’ils ont besoin les uns des autres, ils se complètent mutuellement. C’est une des conséquences de l’égalité. Le projet de constitution lui-même a réaffirmé dans d’autres domaines le principe d’égalité, nous insistons constamment sur le principe de l’égalité.
YR: Aux dernières nouvelles, lundi [10 septembre 2012], le Qatar aurait expulsé Sakhr El-Materi (le genre de Ben Ali, qui avait fui vers ce pays du Golfe après le soulèvement en Tunisie et avait été reconnu coupable – par contumace – de corruption et de fraude à la propriété. Est il en cours d’expulsion vers la Tunisie? Y purgera-t-il sa peine de prison?
RG: Je ne sais pas où est ce qu’il se trouve mais les autorité tunisiennes le traqueront partout pour récupérer les avoirs des gens. Sakhr El-Materi, un jeune homme qui a moins de 30 ans, était devenu la personne la plus fortunée de Tunisie. L’origine de sa fortune est mystérieuse. Ben Ali n’était pas une homme riche, ce qui signifie qu’il s’agit des biens du peuple tunisien. Ces biens doivent être récupérés par les personnes qui ont souffert de gros problèmes à cause du pillage mené par la famille Ben Ali, dont Sakhr El Materi malheureusement.
YR: Ennahdha a une relation ambiguë avec le mouvement salafiste. Pourquoi est-ce que les autorités ne sont pas en train de faire davantage pour protéger le peuple des actes récents de violence et d’intimidation?
RG: Les salafistes font partie du peuple tunisien, jouissent des mêmes droits et ont les mêmes devoirs. Ils ont le droit d’exprimer leurs opinions, de façon pacifique, mais ils doivent respecter la loi, applicable aux salafistes et aux non-salafistes. Nous défendons leur droit d’exprimer librement leurs points de vue ainsi que leurs droits, mais ils doivent respecter la loi. S’ils ne respectent pas la loi, ils seraient passibles de sanctions.
J’ai fait appel au cabinet Carter-Ruck à Londres, expert dans le domaine, pour intenter un procès contre le journal et le journaliste, ou au moins demander des excuses.
YR: Est-ce vrai que vous poursuivez « The Independant » par rapport à l’article de Robert Fisk dans lequel le Ministre Syrien des Affaires étrangères affirme que vous auriez accepté de l’argent du Qatar pour la campagne électorale d’Ennahdha?
RG: ‘The Independant’ est un journal respectable et Robert Fisk est un bon journaliste. Cependant, si lui et le journal ont dépassé les limites du raisonnable, et ont publié des nouvelles infondées, il doit en répondre. J’ai fait appel au cabinet Carter-Ruck à Londres, expert dans le domaine, pour intenter un procès contre le journal et le journaliste, ou au moins demander des excuses.
YR: Fisk vous a-t-il contacté au sujet de ces accusations?
YR: Ces derniers mois, des artistes tunisiens ont été la cible de menaces; d’aucuns prétendent que les accusations de blasphème relèveraient plus de l’intention d’étouffer toute critique politique que de religion…
RG: Nous défendons la liberté d’innovation, nous sommes convaincus que la liberté d’innover n’est pas absolue, qu’elle doit être soumise aux usages et aux valeurs dominantes inhérentes à chaque société, en sachant que chaque société a son propre système de valeurs. Les arts, ainsi que le journalisme, doivent respecter les valeurs de la population. Nous devons respecter les valeurs sacrées de tout un chacun de sorte qu’il soit possible de vivre en société. Ennahdha n’a attaqué personne juridiquement , mais c’est au tribunal de statuer si un citoyen ou un juriste intente une action contre un artiste. Ennahdha n’a poursuivi en justice aucun artiste ni journaliste.
Les jeunes du mouvement Ennahdha ne sont pas totalement satisfaits des accomplissements du gouvernement.
YR: Concernant les accusations portées contre Ayoub Messaoudi (ex conseiller de Marzouki, il a ouvertement critiqué l’armée et le ministre de la défense pour avoir délibérément tu auprès de la présidence, la décision d’extrader Baghdadi Mahmoudi vers la Libye), porter un conflit politique devant une cour de justice ne relève-t-il pas exactement du genre de méthodes employées par l’ancien régime afin de contrer ses opposants? Méthodes dont votre propre mouvement avait pâti?
RG: Nous ne sommes pas impliqués dans ce différend. Il a accusé l’armée, qui a ensuite entrepris une action en justice à son encontre. Nous ne sommes pas mêlés à ce dossier puisque nous défendons le rôle joué par l’armée dans son soutien à la révolution.
YR: Quelles sont les principales leçons que votre mouvement ait tiré depuis son accession au pouvoir et que pensez vous faire différemment à l’avenir?
RG: Les jeunes du mouvement Ennahdha ne sont pas totalement satisfaits des accomplissements du gouvernement. Ils souhaitent une accélération du processus de justice transitionnelle, ainsi que la poursuite judiciaire des acolytes des responsables du régime déchu. Ils attendent du gouvernement qu’il prenne fermement position contre la corruption et les fonctionnaires concernés, ainsi que contre ceux qui ont détourné des fonds publics et torturé des individus. Nous prévoyons dès l’année prochaine, dans un futur proche, que le gouvernement s’emploie à prendre des mesures conséquentes contre la corruption, qu’il intente des procès contre les fonctionnaires corrompus et qu’il accélère la mise en place des projets de développement; mesures qui seraient plus efficaces au cours de la prochaine phase (de cette transition politique).














